Sorti en 2019 (et enrichi en 2023 d'une postface inédite), l'essai de Giuliano da Empoli jetait les bases de sa première oeuvre de fiction "Le mage du Kremlin", parue en avril 2022, qui a obtenu le grand prix du roman de l'Académie Française...
L'auteur brosse le portrait de personnages presque tous inconnus du grand public et qui sont pourtant en train de changer les règles de la vie politique et le visage des démocraties occidentales..
« Le carnaval, disait Goethe en parcourant les rues de Rome, est une fête que le peuple se donne à lui-même. »
Un peu partout, en Europe et ailleurs, la montée des populismes se présente sous la forme d'une danse effrénée qui renverse toutes les règles établies et les transforme en leur contraire.
Aux yeux de leurs électeurs, les défauts des leaders populistes se muent en qualités. Leur inexpérience est la preuve qu'ils n'appartiennent pas au cercle corrompu des élites et leur incompétence, le gage de leur authenticité. Les tensions qu'ils produisent au niveau international sont l'illustration de leur indépendance et les fake news, qui jalonnent leur propagande, la marque de leur liberté de penser.
Dans le monde de Donald Trump, de Boris Johnson et de Matteo Salvini, chaque jour porte sa gaffe, sa polémique, son coup d'éclat. Pourtant, derrière les apparences débridées du carnaval populiste, se cache le travail acharné de dizaines de spin-doctors, d'idéologues et, de plus en plus souvent, de scientifiques et d'experts du Big Data, sans lesquels ces leaders populistes ne seraient jamais parvenus au pouvoir.
Le physicien français Serge Galam a été un des seuls à prévoir l'élection de Donald Trump en partant de la théorie suivante : "La victoire de Trump dépend à la fois de l'existence d'une minorité d'intolérants et de l'existence d'une large majorité de personnes tolérantes qui ont refoulé, mais conservé, les préjugés que Trump veut activer avec ses déclarations provocantes "
Ainsi comme dit l'auteur : "Si par le passé, le jeu politique consistait à mettre au point un message qui unissait, aujourd'hui il s'agit de désunir de la manière la plus éclatante possible. Pour conquérir une majorité, il ne faut plus converger vers le centre mais additionner les extrêmes"
Très déçue par son avant-dernier roman "Légitime défense" qui se déroulait sous le règne de Louis XIV, je me suis précipitée pour acheter son dernier opus qui se déroule en 2027 en France...
Écrit à la première personne, l'auteur nous met dans la peau du Président de la République française, un outsider fraichement élu sur la base d'un programme promettant de revenir aux fondamentaux de la Constitution abandonnés, d'après lui, par les successeurs de Mitterrand et Chirac.
La France se remet avec difficulté de la catastrophe naturelle qui a frappé la ville de Cannes de plein fouet.
La femme du Président l'a quitté et vit désormais avec l'ancien associé "autiste génial" de son mari, avec lequel il avait créé une start up pour faire avancer la recherche sur le vieillissement des cellules, entreprise innovante rachetée par l'un des géants du numérique...
Lui s'est rapproché d'Ida, la mère porteuse de son enfant dont son ex-femme ne veut plus entendre parler et que le Président tente de cacher, tout en allant régulièrement lui rendre visite dans le sud de la France.
Confronté à un grand nombre de crises successives, le chef de l'Etat doit faire face au président "ingérable" d'un pays ex-ami, co-construire une Europe militaire malgré les dettes qui plombent l'avenir de la France, contrer en permanence les fake news visant à le discréditer, gérer les caprices de l'un des trois hommes les plus riches du pays... et pour ce faire, choisir soigneusement ses conseillers et surtout ses pays alliés...
Un roman qui se lit comme un polar, un peu court à mon goût, car l'auteur y expose beaucoup de ses points de vue, certes brillants mais qui souvent, ne sont que survolés...
A lire pour son actualité brûlante dans la perspective de la future élection présidentielle !
L'essai est un premier livre poignant d'Adèle Yon, à la lisière de différents genres : l’enquête familiale, le récit de soi, le road-trip, la documentation sur l'évolution des traitements psychiatriques depuis les théories de Jean-Martin Charcot...
À travers la voix de l'écrivaine, les archives et les entretiens, se déploient différentes histoires : celles du poids des secrets de famille, des peurs liées aux maladies mentales héréditaires, des violences faites aux femmes y compris dans les grandes familles bourgeoises et catholiques et surtout celle de la psychiatrie du XXe siècle...
Une chercheuse craignant de devenir "folle" car ne comprenant pas les colères qui l'habitent, mène une enquête pour tenter de rompre le silence qui entoure la maladie de son arrière-grand-mère Élisabeth, dite Betsy, diagnostiquée schizophrène dans les années 1950. La narratrice ne dispose, sur cette femme morte avant sa naissance, que de quelques légendes familiales dont les récits fluctuent. Une vieille dame coquette qui aimait nager, bonnet de bain en caoutchouc et saut façon grenouille, dans la piscine de la propriété de vacances. Une grand-mère avec une cavité de chaque côté du front qui accusait son petit-fils de la regarder nue à travers les murs. Une maison qui prend feu. Des grossesses non désirées. C’est à peu près tout. Les enfants d’Élisabeth ne parlent jamais de leur mère entre eux et ils n’en parlent pas à leurs enfants qui n’en parlent pas à leurs petits-enfants. “C’était un nom qu’on ne prononçait pas. Maman, c’était un non-sujet”
Un essai de près de 400 pages qui se lit comme un roman et nous glace par les révélations que le lecteur découvre au fil des pages, venant ajouter une page sinistre aux ravages du patriarcat, dont on commence enfin à entrevoir les multiples répercussions qu'il a engendré et qu'il continue à générer dans la vie psychologique, matérielle et même physiologique de générations de femmes !
Après "Le mage du Kremlin" que j'ai salué dès sa sortie en (le livre a remporté le Grand Prix du roman de l'Académie française et a figuré en finale du prix Goncourt), j'ai lu d'une seule traite cet essai qui nous alerte sur les nouveaux prédateurs...
Depuis trois décennies, le pouvoir de la méritocratie se délite au profit des autocrates décomplexés "dont l'action irréfléchie, la seule à même de produire l'effet de sidération", en fait des "princes", "des seigneurs de la tech qui ont décidé de de se débarrasser des anciennes élites politiques"... sans parler de "l'IA qui se déploie sans aucun contrôle, aux mains d'entreprises privées qui s'élèvent au rang d'Etats-nations" ...
Conseiller italien et suisse, Giuliano da Empoli nous livre le compte-rendu aussi haletant que glaçant de ses pérégrinations de New York à Riyad, de l’ONU au Ritz-Carlton de MBS et nous fait toucher du doigt ce que le monde nouveau de l'après-guerre ne veut pas voir...
Quelques citations éclairant mieux qu'un long discours, je ne résiste à vous en livrer quelques unes :
"Le chaos n'est plus l'arme des des rebelles, mais le sceau des dominants "
"L'IA se nourrit elle-même du chaos , mais elle promet en retour un nouvel ordre : un gouvernement rationnel de la société, des décisions prises sur la base de données, cela ressemble en théorie au rêve des technocrates. Il n'y a qu'un hic ! Pour que le règne de l'IA advienne, il est nécessaire de remplacer le savoir par la foi"
Très érudit l'essai de Giuliano da Empoli nous fait remonter dans l'histoire, comparant l'attitude de l'empereur aztèque Moctezuma II face à l'arrivée des conquistadors aux XVIe siècle : "pris en étau entre les avis opposés de ses conseillers, il décida de ne pas décider et ayant voulu éviter la guerre au prix du déshonneur, eut le déshonneur et la guerre... "comme les responsables politiques des démocraties occidentales qui confrontés à la foudre et au tonnerre d'Internet, des réseaux sociaux et de l'IA se sont soumis"
En 105 pages, le journaliste et co-animateur de la matinale la plus écoutée de France sur France Inter, se confie à ses lectrices et lecteurs : "Je suis un malade mental", je suis bipolaire" !
Sans pathos et avec pudeur, l'éminent journaliste nous révèle le calvaire qu'il vit depuis vingt ans, l'errance médicale qui l'a conduit au bord du suicide avant que le diagnostic ne tombe enfin, il n'y a que 8 ans !
Impossible de ne pas lire d'une seule traite ce livre qui nous attrape par son écriture fluide et factuelle et nous donne envie de le remercier et de lui donner la main pour l'aider à continuer à vivre avec cette maladie qui lui est étrangère mais qui l'habite entièrement au point de rarement lui laisser des moments de répit... malgré les innombrables médicaments qu'il absorbe pour faire face et se présenter chaque matin devant ses auditeurs à l'heure dite et ce durant trois heures de direct...
Hésitant à se confier, de crainte de perdre sa position professionnelle de premier rang, il a eu la chance d'avoir à ses côtés Léa Salamé depuis 2017, la seule personne à laquelle il avait avoué sa maladie, pour l'aider et le soutenir en cas de besoin... qui lui a répété à maintes reprises à propos de sa bipolarité « Tu n’es pas que ça, Nico » Oui mais, a-t-il prévenu, elle lui « colle à la peau ».
Le journaliste s'interroge sur le monde médical et le lecteur également : comment au XXIe siècle, peut-on laisser ainsi souffrir un homme durant des années, en se dédouanant par la seule prescription de médicaments hautement puissants voire contre productifs, comme se sont révélés certains !
Quel courage, quelle élégance, quelle intelligence chez cet homme lettré qui est entré à France Culture en 1997 puis à France Inter de 2006 à 2010 où il assure la matinale - après un court passage à Europe 1, il succède à Laurent Joffrin à la codirection du journal Libération puis retourne à France Inter en 2014 où il anime "Un jour dans le monde" de 18h15 à 19h. À la rentrée de , il reprend Le 7/9 devenu Le 7/9.30 en 2022 puis Le 7/10 en 2023 avec Léa Salamé suite du départ de Patrick Cohen...
Merci Nicolas, pour toi, pour tous ceux qui ont honte d'être atteints d'une maladie mentale, pour nous qui sommes tes contemporains bien portants, pour la Société française qui crève de tous les tabous qui aujourd'hui encore l'entravent dans son ouverture et sa liberté...
Merci et longue route à toi Nicolas qui habite nos matinées de tes analyses à nulles autres semblables et nous fait réfléchir sur tous les sujets qui traversent nos consciences de citoyen européen !
Dans son magnifique et poignant roman qui a été récompensé par le Grand Prix RTL Lire 2023, Gaëlle Nohant nous raconte l'histoire d'Irène, une française, jeune mariée à un allemand, trouve en 1990 un emploi dans un obscur bureau où elle est accueillie par une femme sévère à l'accent polonais et au regard intimidant...
Quand elle comprend la vocation de ce bureau : créé en 1948 dans la ville hessoise de Bad Arolsen en Allemagne, l’International Tracing Service, renommé Arolsen Archives en 2019, est le plus grand centre de documentation, d’information et de recherche sur la persécution national-socialiste, le travail forcé et la Shoah... elle n'ose pas en parler à son mari...
Rapidement passionnée par son travail d'investigation, elle a du mal à trouver du temps pour elle et pour son fils... qu'elle élève seule après un rapide divorce...
A l'automne 2016, Irène se voit confier une mission inédite : restituer les milliers d’objets dont le centre a hérité à la libération des camps : un Pierrot de tissu terni, un médaillon, un mouchoir brodé… Pour chaque objet même modeste, il lui incombe de retrouver la trace de son propriétaire déporté, afin de remettre à ses descendants le souvenir de leur parent.
Au fil de ses enquêtes qui la mènent de Varsovie à Paris et Berlin, en passant par Thessalonique et l'Argentine, Irène multiplie les rencontres, se heurte à son propre passé et perce le mystère des errements du bureau.
Véritable page turner, le livre ne nous lâche plus, nous livrant au fil des pages le récit d'exactions quasiment insoutenables perpétrées par le régime nazi à l'encontre d'individus qui ont eu le malheur d'être happés par la "logique" infernale de la solution finale - et nous faisant témoins de moments magiques perlés d'humanité qui ignorent les frontières et constituent la mémoire collective de l'Europe...
"Le Bureau d'éclaircissement des destins" vient compléter la fresque du "récit de l'indicible" qu'ont tenté d'écrire les grands témoins comme Anne Franck, Primo Levi, Robert Antelme, Elie Wiesel, Simone Veil... ou plus littérairement le romancier Jonathan Littell... et c'est passionnant !
Dans un phrasé suave et singulier, la romancière mauricienne évoque avec pudeur l'histoire de sa famille, les Pathareddy-Appanah, des engagés indiens de la fin du XIXe siècle...
Née le 24 mai 1973 à Mahébourg, elle passe les cinq premières années de son enfance dans le Nord de l'île Maurice, à Piton.
Après de premiers essais littéraires à l'île Maurice, elle vient s'installer en France fin 1998, où elle écrit son premier roman, "Les Rochers de Poudre d'Or".
Dans "La Mémoire délavée", le récit s'ouvre sur un vol d'étourneaux dont le murmure dans une langue secrète fait écho à toutes les migrations et surtout à celle d'aïeux, partis d'un village d'Inde en 1872 pour rejoindre l'île Maurice.
Ces coolies venaient remplacer les esclaves noirs et étaient affublés d'un numéro en arrivant à Port-Louis, premier signe d'une terrible déshumanisation dont l'auteur décrit avec précision chaque détail.
Pour sauver la mémoire de ses ancêtres, laboureurs analphabètes dans des domaines sucriers, pour qu'elle cesse de se délaver de génération en génération, elle interroge les vivants et tente de retisser la trame de leurs vies...
Et s'attarde sur le portrait de ses grands parents : son grand-père à la taille altière qui n'hésite pas à se battre contre l'injustice, sa grand-mère toute menue qui aurait eu 13 ou 15 enfants et dont la détermination a sauvé son fils (le père de Nathacha) de la terrible épidémie de poliomyélite qui a touché l'île en 1948...
Dans une langue française délicate et goûteuse comme une mangue cueillie sur l'arbre, Nathacha Appanah se confie et nous émeut jusqu'aux dernières lignes de son roman !
Octobre 2010. John Earle McLaren – " Whitey " – a soixante-sept ans. Homme blanc et puissant, père d'une famille de cinq enfants, il est connu comme l'ancien maire respecté de la petite ville de Hammond, dans l'État de New York. Alors quand il aperçoit un matin sur le bord de la chaussée un individu à la peau foncée brutalisé par des officiers de police, il fait de son intervention un devoir moral. Il tente de ramener les policiers à la raison, mais des coups de Taser l'envoient au sol, de violentes impulsions électriques auxquelles il ne survivra pas. Selon la version officielle, Whitey est décédé dans un accident de la route, des suites d'une crise cardiaque.
C'est le point de départ du récit du roman de Joyce Carol Oates (paru en 2020) : page après page, elle nous fait partager le deuil d'une famille anéantie par la mort du "pater familias"...
Le lecteur, fasciné par ce récit de 900 pages qui se lit comme un page turner, entre tour à tour dans la psyché de la femme de Whitey, la douce et dévouée Jessalyn, de son fils aîné Thom qui présente tous les signes de la réussite personnelle et professionnelle, de sa fille aînée Beverly dite Bev qui n'en peut plus d'être une desperate housewoman, de Lorene, la fille du milieu de la fratrie qui trouve son épanouissement dans ses responsabilités de proviseur de collège, de la petite dernière Sophia, la plus intelligente, qui hésite à entrer dans l'âge adulte et du petit dernier Virgil, le préféré de sa mère, qui a tourné le dos au modèle paternel en devenant hippie dans une communauté écolo...
Le texte brillamment construit nous donne à entendre ce que chacun pense, dit ou souhaiterait dire, fait ou souhaitait faire ; il nous parle du présent des membres de cette famille mais également de leur passé et nous suggère leur futur ; chacun est détruit par la mort du mari et du père et continue à s'"estimer" en fonction de ce qu'il aurait souhaité pour eux ; chacun imagine que l'autre ne peut pas réagir comme il le fait car leur père n'aurait pas encouragé cette attitude...
En filigrane mais sans complaisance l'auteur nous parle également des maux de la société américaine : son racisme, son puritanisme, son patriarcat assumé, son hypocrisie bien pensante, ses diktats de réussite, son capitalisme libéral ouvertement affiché et la violence de ses forces de l'ordre...
Au-delà de cette fascinante analyse, Joyce Carol Oates imagine un dénouement brillant qui rebat les cartes des caractères présupposés de chacun et révèle les forces cachées et les fissures de cette famille en apparence parfaite !
NB : le titre du livre fait référence à un poème de Walt Whitman
Récompensé du Prix du Livre Inter, le dernier roman de Mathieu Belezi fascine dès les premières lignes : "j'ai pleuré, je n'ai pas pu m'empêcher de pleurer quand nous sommes arrivés et que nous avons vu la terre qu'il allait falloir travailler, sainte et sainte mère de Dieu"...
L'auteur qui s'est fait connaître par sa grande trilogie algérienne, publiée successivement aux éditions Albin Michel (C'était notre terre, 2008) et Flammarion (Les vieux Fous, 2011 ; Un faux pas dans la vie d'Emma Picard, 2015), nous raconte le destin d'une famille de colons et d'un soldat pris dans l'enfer oublié de la colonisation algérienne au dix-neuvième siècle...
Séraphine, jeune mère de famille française, nous fait partager le quotidien des premiers moments vécus sur cette terre hostile : les trois mois d'hiver enfermés dans une tente militaire partagée avec une autre famille, "terrés comme des porcs dans une auge"... puis le bref éblouissement du printemps, auquel ont trop vite succédé un été torride et les ravages du choléra !
Les pages se succèdent comme un journal de bord, entrecoupés du récit d'un soldat qui colonise en mettant le feu aux villages, tranchant des têtes et violant des femmes ... "Nous ne sommes pas des anges " répète le capitaine qui "veille" au moral de ses troupes en leur autorisant toutes les exactions...
Un récit envoûtant de 150 pages qui dit la folie des hommes et la tragédie des femmes, aveuglés par les promesses de la conquête...
Pour écrire sa première fiction sur le pouvoir en Russie, le politologue Giuliano da Empoli s’est inspiré de Vladislav Sourkov, longtemps conseiller de Poutine.
C’est en effectuant des recherches pour Les ingénieurs du chaos (JC Lattès, 2019), un essai – traduit en douze langues – consacré aux conseillers des leaders populistes, qu’il s’est familiarisé avec la figure de Vladislav Sourkov, dont son protagoniste est librement inspiré.
Vladislav Sourkov n’est pas un inconnu sur la scène internationale. Cet idéologue ayant conceptualisé les notions de « verticale du pouvoir » et de « démocratie souveraine » a occupé plusieurs fonctions dans l’administration présidentielle russe depuis le début des années 2000.
Dans Le Mage du Kremlin, Giuliano da Empoli retrace fidèlement les grandes lignes de sa carrière politique, jusqu’au dossier ukrainien, dont il fut chargé quelques mois avant l'annexion de la Crimée par les Russes en mars 2014 et l'intervention militaire dans le Donbass...
Giuliano da Empoli, lui-même ancien conseiller de Matteo Renzi et excellent connaisseur de la Russie, mène une enquête imaginaire. Et « retrouve » l’ex-conseiller au fin fond de la campagne moscovite, dans une villa à la Tchekhov, pour une nuit de confession. Son Vadim Baranov est-il proche du modèle ? Qu’importe, la culture et l’intelligence du personnage séduisent. Giuliano da Empoli lui invente un grand-père fasciné par Custine, l’écrivain français qui avait écrit en 1839 un portrait à charge de la Russie...
Pour Baranov, le destin des Russes est d’être gouverné par les descendants d’Ivan le Terrible. Grâce à l’oligarque Boris Berezovsky, qui a pris, sous Eltsine, le contrôle de la télévision d’État, il a rencontré à Saint-Pétersbourg « un blond pâle aux traits décolorés, portant un costume en acrylique beige » : le chef du FSB (ex-KGB). Baranov le convainc que les Russes ont « un désir de verticalité ».
"Coaché" par Baranov, Poutine se métamorphose et enfle jusqu'à devenir «le Tsar», écarte les oligarques pour reprendre le contrôle des richesses du pays, galvanise le peuple en promettant de mettre fin à la désintégration de la Russie.
Peu à peu, le récit, aussi passionnant qu'un roman policier, nous dévoile les dessous de l'ère Poutine en nous faisant entrer dans la tête du Tsar, exaspéré par la condescendance américaine, la perte de la Crimée, siège de la flotte militaire russe, et la «révolution orange» qui menace, par contagion, son propre pouvoir…
Écrit avant l’invasion russe en Ukraine en février dernier, Lemage du Kremlin est tristement prémonitoire, énonçant que « la première règle du pouvoir est de persévérer dans les erreurs, de ne pas montrer la plus petite fissure dans le mur de l’autorité ». La fascination pour le chaos est omniprésente !
A lire pour mieux comprendre que les Russes ne sont pas gouvernés par l'esprit de raison occidental !