L'actrice espagnole Itsaso Arana, repérée dans Eva en août et Venez voir (voir ma critique en janvier 2023), est passée derrière la caméra pour nous parler d'un groupe de cinq jeunes femmes qui se réunissent dans une propriété à la campagne, durant sept jours d'été, pour répéter une pièce...
Dès les premières images, le spectateur s'attache à la personnalité de ces trentenaires qui profitent de cette parenthèse enchantée pour travailler leur rôle dans de soyeuses robes d'époque, se détendre dans une ambiance légère et primesautière et se confier dans des têtes à têtes bienveillants...
Le théâtre et la vie se confondent dans un scénario où Itsaso Arana aborde, sans aucun pathos ni volonté démonstrative, de graves et profonds sujets comme l'amour, le désir, la frustration, le rapport à la mort et la maternité...
Les cinq interprètes dont Itsaso Arana campent, chacune à sa façon, des femmes d'aujourd'hui : intelligentes, authentiques, fragiles et volontaires à la fois...
Les personnages secondaires : leur hôtesse, une petite fille et un joli garçon rencontré dans une fête de village complètent le tableau champêtre et nous font sourire...
On ressort de ce film avec le cœur un peu plus léger en se disant que oui, la vie peut nous réserver d'aussi jolis moments si on sait les saisir !
Breuvage hallucinogène préparé à partir de plantes, l'ayahuasca est traditionnellement ingéré par les populations autochtones d'Amazonie péruvienne dans le cadre de leurs pratiques chamaniques, et ce principalement à des fins thérapeutiques ou de divination : cette substance qui procure des hallucinations visuelles et auditives permet aux autochtones d'aller à la rencontre des esprits des plantes et des animaux...
Si l'ayahuasca - littéralement "liane des morts", fascine le monde occidental depuis seulement un demi-siècle et sa popularisation par la Beat Generation, de nombreux occidentaux l'utilisent aujourd'hui afin de mieux se connaitre, à la manière d'un outil thérapeutique...
L’exposition explore, à différentes échelles culturelles et géographiques, la relation entre les "visions" suscitées par ce breuvage et la production artistique.
De l'iconographie géométrique et raffinée du peuple shibipo-konibo (Pérou) à l'émergence d'un courant de peinture visionnaire au sein des grandes villes d'Amazonie péruvienne, jusqu'aux créations occidentales des 20e et 21e siècles, le parcours offre une véritable plongée dans un art sous influence !
A voir jusqu'au 26 mai 2024
2. Kehinde Wiley : dédale du pouvoir à travers une série de portraits de chefs d'Etat africains
C'est à la faveur de l'élection de Barack Obama en 2018 que l'artiste américain a commencé à s'interroger sur la question du leadership présidentiel...
Dès 2012, il parcourt, durant 10 ans, le continent africain pour rencontrer des présidents : avec chacun d'entre eux, il explore l'histoire du portrait aristocratique, royal et militaire dans l'Europe des 17e, 18e et 19e siècles pour réaliser des portraits reflétant le regard singulier de chaque leader sur ce que signifie pour lui /elle être un dirigeant africain contemporain...
Les portraits révèlent l’identité d’un individu à travers le double prisme de l'artiste et de son modèle en mettant à nu les contours de l'ego ainsi que les différentes stratégies de communication relatives à la construction d’une image personnelle et publique.
A voir jusqu'au 14 janvier 2024
3. Bollywood superstars : histoire d'un cinéma indien
L’exposition retrace un siècle d’histoire du cinéma indien depuis ses sources mythologiques et artistiques jusqu’au culte de ses acteurs et actrices contemporains, nouveaux dieux de l’écran.
Avec plus de 1500 films par an, l'industrie cinématographique indienne est la plus importante au monde !
Depuis les premiers films muets des années 1920 inspirés des récits hindous, jusqu'aux blockbusters contemporains portés par des superstars, les cinémas indiens suscitent une ferveur populaire inégalée.
Pour retracer ce siècle d’histoire, l’exposition met en dialogue œuvres d’arts, objets historiques et projections sur grand écran à travers une scénographie immersive.
Le parcours rappelle d’abord la filiation du premier cinéma avec les arts populaires du spectacle. À la manière des représentations de théâtres d’ombres, de lanternes magiques et des conteurs itinérants, les premiers films sont projetés dans des salles ambulantes et réadaptent des récits mythologiques millénaires. Dans le contexte de construction nationale et de l’indépendance indienne, les dieux et les grands monarques inspirent les premiers blockbusters capables de fédérer un vaste public, au-delà des clivages régionaux et linguistiques du sous-continent.
L’exposition se termine avec les acteurs et le phénomène du « star system » indien.
A voir jusqu'au 14 janvier 2024
Visions chamaniques : arts de l'ayahuasca en Amazonie péruvienne et en Occident
Kehinde Wiley : dédale du pouvoir chez les présidents africains
La réalisatrice Héléna Klotz réussit avec La Vénus d'argent, un superbe film d'apprentissage au féminin...
Jeanne Francoeur, magistralement interprétée par Claire Pommet (plus connue sous son nom de chanteuse Pomme, dont c'est le premier rôle au cinéma), vit dans une caserne en banlieue parisienne avec son père gendarme, son frère et sa petite sœur...
La jeune femme a démarré ses études à Saint-Cyr puis a abandonné la carrière militaire pour faire SupdeCo Paris : nous la découvrons à la nuit tombée en blouson de cuir sur sa moto...
Décidée à conquérir sa liberté, Jeanne a décidé à 24 ans de se faire une place dans le monde des traders... et pour ce faire, n'hésite pas à fracasser une vitrine pour s'emparer d'un sobre costume gris d'homme pour son entretien d'embauche...
Jeanne n'a pas d'argent mais veut réussir : volontairement androgyne, se déclarant non binaire, surdouée en maths, figure blessée mais dotée d'un aplomb sans failles, elle s'impose dans ce monde normé, les renvoyant à leur conformisme !
Mais cette femme du XXIe siècle ne renie pas pour autant ses responsabilités familiales qu'elle assume courageusement depuis le départ de sa mère...
Pleinement consciente d'être propriétaire de son corps, elle renoue avec son petit ami Augustin (Niels Schneider excellent dans un rôle de faux dur profondément tendre), en posant les conditions de la relation qu'elle souhaite avoir avec lui et c'est passionnant...
Un film moderne, une bande son originale, une comédienne au jeu magnétique, des acteurs secondaires parfaits dont la toujours aussi formidable Anna Mouglalis dans un rôle sulfureux...
A voir absolument même si malheureusement le film est très peu diffusé (5 salles à Paris) !
Zabou Breitman, cette artiste aux talents multiples, a écrit, mis en scène ce spectacle spirituel où elle nous invite chez Dorothy Parker...
Seule sur la scène du Petit Saint Martin, dans un décor qu'elle anime et éclaire elle-même, dans une ambiance années folles, l'actrice nous fait partager la vie de Dorothy Parker, née Rothschild, cette grande plume du New Yorker, décédée à New York en 1967...
Résistante, romancière, critique de théâtre, scénariste et journaliste, Dorothy avait également tous les talents et surtout un humour redoutable qui la caractérisa jusqu'après sa mort, puisque ses cendres ne trouvèrent leur sépulture qu'en 2020 !
S'appuyant sur cinq de ses plus célèbres nouvelles, Zabou Breitman interprète avec brio tous les personnages, nous faisant sourire avec ce couple s'enivrant dans un speakeasy ou nous émouvant avec cette jeune femme qui attend l'appel téléphonique de son amant...
Un grand moment de théâtre, un spectacle intimiste, une pièce drôle et touchante !
La documentariste Delphine Deloget réalise son premier long métrage sur un sujet douloureux : le placement des enfants en famille d'accueil...
Sylvie, mère célibataire d'un adolescent Jean-Jacques (formidable Félix Lefebvre déjà repéré dans Eté 85) et d'un petit garçon Sofiane, se voit retirer la garde de ce dernier suite à un accident domestique advenu en son absence qui aurait pu être fatal...
Choquée par cet arrachement qu'elle trouve injuste, Sylvie va se battre contre l'administration incarnée par Mademoiselle Henry (India Hair)... refusant de se soumettre aux injonctions de la Justice et se livrant à des actes de rébellion de plus en plus insensés...
Durant près de deux heures, nous assistons cloués à notre fauteuil, à la descente aux enfers de cette femme solaire, amoureuse de la fête dans les bars de nuit...
Le spectateur ne sait plus qui condamner : cette mère qui sombre dans la folie et y entraîne ses enfants ou cette administration qui ne veut rien entendre et ne fait pas la différence entre des parents bourreaux et des parents dépassés...
Le film est long, trop long, noir trop noir, bruyant trop bruyant... mais on ne peut qu'admirer le jeu de cette actrice qui décidément sait tout interpréter : Virginie Efira !
Henri Grouès a eu très tôt la révélation de sa vocation au service des autres.
D'abord novice au couvent des Capucins de Crest, ordre contemplatif qu'il quitte pour raisons de santé, il est ensuite ordonné prêtre en 1938 et participe, outre sa mission pastorale en tant qu'aumônier, à la Résistance.
il trouve ensuite son chemin dans la défense des sans-logements et des exclus sous le nom d'abbé Pierre.
Devenu député de Meurthe-et-Moselle à la Libération, son traitement lui permet d'abord de financer son action, avant de décider à la fin de son mandat, la création des chiffonniers d'Emmaüs grâce à l'élan des premiers compagnons qui l'entourent, incarnés en particulier par l'épatant Michel Vuillermoz.
Le développement sera ensuite continu sous l’impulsion constante de l'abbé, qui est partout pour sensibiliser et alerter les décideurs, politiques et financiers, qu'il interpelle sans filtre afin de ne laisser personne en marge de la reconstruction du pays.
L'appel de l'hiver 1954 et le grand élan de solidarité populaire qui en résulte, ainsi que la réaction politique en faveur de la construction de logements, marque une étape essentielle dans la prise de conscience générale et fait de l'abbé Pierre une "icône" médiatique
Ce film, long de 2h18, est interprété par Benjamin Lavernhe, dont l'appropriation du rôle de l'abbé Pierre est magistrale, et par Emmanuelle Bercot, en Lucie Coutaz, sa compagne de route pendant 40 ans.
Tout à fait intéressant dans le récit de toute la phase de reconstitution historique, le scénario est beaucoup moins convaincant dans sa seconde partie où l'on voit l'abbé Pierre vieillir et décliner, ce qui aurait pu être traité de manière plus digne et sobre.
A voir pour se souvenir de cette épopée d'une vie qui entre en résonance avec le contexte actuel en termes de difficultés de logement du nombre grandissant de sans-abris.
En 2003, Alexandre Arcady publiait un roman : Le Petit blond de la Casbah, qui revenait sur son enfance algéroise.
Il n'imaginait pas en faire un film, car ce récit était trop intime mais en 2023, il saute le pas et réunit une pléiade d'acteurs autour de lui pour incarner les figures marquantes de sa entourage...
Ainé d'une famille nombreuse de confession juive vivant dans la Casbah, il a pris conscience de sa différence dans le regard de touristes qui s'étonnait de sa blondeur qui tranchait sur les chevelures brunes de tous les autres enfants...
Quand il revient à Alger, des années après son départ pour la France au début des années 60, ses pas le guident vers les lieux de son enfance : la casbah et la rue du Lézard, le cinéma où il a découvert la magie de l'écran, le lycée où il poursuivait ses études...
Le scénario retrace la vie d'un immeuble phalanstère où se côtoyaient toutes les communautés mais également les années noires des attentats à tous les coins de rue et en ceci il sonne vrai...
N'étant pas "pied noir", j'ai regardé le film de l'extérieur mais avec intérêt ; par contre j'ai été choquée de l'attitude violente des gardes du corps, qui l'accompagnent à Alger, à l'encontre des arabes qui souhaitent entrer en contact avec lui : pourquoi présenter les relations entre les français et les locaux de cette façon-là alors que parallèlement, le film souvenir qu'il vient présenter fait l'unanimité parmi les spectateurs algérois ?
A part ce bémol, je recommande ce film à tous ceux qui se sentent concernés par cette épisode terrible de notre Histoire !
À la mort de sa mère Carole (romancière et photographe de plateau), Mona Achache découvre 25 caisses en plastique contenant des milliers de photos, de lettres et d’enregistrements, mais ces secrets enfouis résistent à l’énigme de son suicide en 2016...
Elle décide alors de réaliser un film pour tenter de renouer le dialogue avec sa mère post mortem et fait appel à Marion Cotillard pour l'incarner à l'écran...
Les premières images du film nous captivent immédiatement : Marion Cotillard en jean et casquette s'avance dans une pièce vide uniquement meublée d'un vieux bureau : à la demande de Mona, elle se déshabille pour revêtir le jean, le tee-shirt, le pull, les bijoux, les lunettes et le parfum de Carole Achache, que la réalisatrice a conservés dans un tiroir...
Sous nos yeux, l'actrice se transforme jusqu'à offrir, grâce à des lentilles brunes et un perruque bouclée le look et surtout le regard de la mère de Mona...
Fascinés par cette reconstitution, nous assistons à la réincarnation de la personne de Carole, Marion Cotillard réussissant à calquer sa voix en la synchronisant sur celle qu'elle interprète...
Au-delà de la performance de l'actrice, c'est toute une époque qui renait sous nos yeux : celle de 68, de la révolution sexuelle, de la libération de l'homosexualité, de la permissivité et de la désillusion qui s'en est ensuivi...
Remontant dans le flot des documents et des ouvrages, Mona Achache s'attarde également sur l'histoire de sa grand-mère Monique Lange, romancière, scénariste, éditrice et grande amie de Genet dont le destin parallèle avec sa mère, l'interroge...
Une quête passionnante, éminemment féministe dont le propos s'inscrit dans la philosophie du mouvement MeToo !
Didier Long avoue sa fascination pour Paul Claudel dont il met en scène "L'échange" dans sa seconde version (réécrite en 1951, 25 ans après la première), au Théâtre de Poche !
Le pitch pourrait faire croire à un vaudeville : "Sur la côte Est des États-Unis, Louis, l’indien rebelle fraîchement marié à Marthe, la française soumise, gardent la propriété du riche homme d’affaires Thomas Pollock Nageoire, et de sa femme Lechy, comédienne aux mœurs émancipées. Tensions et désirs écartèlent les membres de ce quatuor mal assorti jusqu’à les conduire à un marché provocateur : l’un propose d’acheter l’épouse de l’autre"…
Mais il n'en est rien !
Tout à la fois poétique et dramatique, la langue de Claudel est complexe, imagée, sensorielle, métaphorique, émaillée de quelques mots d'anglais... au point que le texte touffu devient presque inaudible à nos oreilles du XXIe siècle habituées à plus de linéarité ou d'univocité...
Le texte multiplie les entrées : origine, âge, niveau d'éducation et niveau social des protagonistes, réflexion sur l'amour, la religion, la morale, la quête d'absolu, la liberté, la réussite professionnelle, la place des femmes et des hommes... et parle également des éléments : air, mer, feu, vent... au risque de nous perdre...
Comme dit Claudel dans une lettre à Marguerite Moreno en 1900 : "Je me suis peint sous les traits d’un jeune gaillard qui vend sa femme pour retrouver sa liberté. J’ai fait du désir perfide et multiforme de la liberté une actrice américaine, en lui opposant l’épouse légitime en qui j’ai voulu incarner “la passion
de servir”. En résumé, c’est moi-même qui suis tous les personnages, l’actrice, l’épouse délaissée, le jeune sauvage et le négociant calculateur. »
Les acteurs sont excellents (et plus particulièrement Pauline Belle dans le rôle de Marthe), le décor est inventif, la musique est présente mais pas trop...
Mais le texte est, de mon point de vue, plus fait pour être lu qu'écouté... pour en apprécier toute l'originalité, la force et la modernité !
Pour son 23e film, Robert Guédiguian a retrouvé sa bande d'acteurs amis à Marseille pour nous parler d'humanisme, de culture, de solidarité et de lutte sociale...
Ariane Ascaride, dont le regard et la voix nous enchantent, est Rosa, une infirmière de 60 ans proche de la retraite, militante au sein du parti écologiste...
Elle se bat sur tous les fronts : l'hôpital, l'école, le scandale de la rue d'Aubagne et la reconstruction de l'union de la gauche...
Pivot de la famille, formidable mère arménienne, elle est attentive à tous : ses fils, Minas le médecin (Grégoire Leprince Ringuet) et Sarkis le patron de bar (Robinson Stévenin), Alice sa future belle fille (délicieuse Lola Naymark) avec laquelle son père Henri (Jean-Pierre Darroussin) tente de renouer, son frère Tonio éternel amoureux (Gérard Meylan), sa collègue Laëtitia au bord de la démission (Alicia Da Luz Gomes)...
Repas, journée à la plage, agitprop, campagne électorale... tout est prétexte à l'échange, à l'entraide, à l'engagement, à la débrouillardise, à la générosité... et cela fait un bien fou de voir ces excellents acteurs interpréter une histoire tout à la fois banale et universelle qui mêle habilement parcours intimes et vie de la cité...
Un joli film qui séduira les fans du réalisateur mais pas que...